L'amour plus grand
Nouvelle
Le_K
✦ ✦ ✦
Au-dessus de la Riviera,
sur les collines,
le brasier se nourrissait des arbres résineux.
Depuis le petit matin, les flammes léchaient les pins.
Dans un ciel sans lune, les branches tombaient sous des feux d’artifice.
✦ ✦ ✦
Le miroir de la mer reflétait l’enfer.
Au milieu de l’eau sanguine, le clapotis des vagues couvrait leurs souffles.
Ses mains remontaient le long de ses cuisses,
effleurant sa peau douce, fine.
Presque fragile.
Chaude, encore, du soleil de l’après-midi.
Contre son dos, il sentait le grain du teck. Il râpait un peu.
Qu’importe.
Des cendres incandescentes, rouges et blanches, partout.
Une neige d’incendie.
Elle entourait leurs corps.
À mi-chemin entre l’hallucination et l’abîme.
Une envie d’avancer,
d’y sombrer,
mais pas dans l’instant.
Se retenir encore.
Un peu.
✦ ✦ ✦
Au moment où la vague de désir les emporta,
elle glissa ses seins moites contre son torse.
Dans un souffle de menthe, il crut entendre — ou rêver — un je t’aime.
Un été d’incendie. De sécheresse.
Où leurs bouches s’ouvrirent à leurs âmes, leurs mains parlèrent à leurs corps.
À quoi bon des mots ?
Aucun n’aurait pu en dire davantage.
Un tel sentiment de plénitude, jamais il ne l’avait éprouvé.
Peu importe le feu.
Peu importe la fin.
Jouir d’elle et ne jamais cesser.
Même dans le cœur d’un volcan.
✦ ✦ ✦
Le long du quai, derrière elle.
Ses jambes.
Il ne pouvait s’en lasser.
La petite robe de coton blanc s’envolait,
découvrant ses cuisses fines et dorées.
À distance, les yeux fermés, il caressait sa peau.
Sentait le parfum de ses cheveux.
Quand elle s’éloignait — un instant — la sensation de sa chair, elle, ne le quittait pas.
Dix ans,
six mois,
des jours,
des heures…
aucune importance,
elle était là.
✦ ✦ ✦
Erwan posa sa main sur la clavicule de Raphaël.
Un sourire en coin, l’œil plissé.
— Hé dis, mon pote, elle est… puis il souffla : oh, ne me regarde pas comme ça.
— Je sais très bien ce que tu vas dire, alors ne le dis pas.
— Qu’est-ce qui t’arrive, tu ne m’as jamais fait ça, toi ?
— Je ne me suis jamais fait ça, c’est vrai.
Puis de sa main posée sur la joue d’Erwan,
il orienta lentement vers Jade, juste devant.
Et tout près de son oreille…
« Regarde. Elle est sublime. »
✦ ✦ ✦
Raphaël était l’héritier de Sealers -R. senior, le leader mondial du ressort. De la pierre à briquet jusqu’au cœur des centrales nucléaires, un produit Sealers se planquait toujours dans les rouages.
De bulles d’or en bulles d’argent, du précepteur au campus américain, de la résidence de Fiesole à la villa de Cap Canaille, un homme de goût sortit de la chrysalide d’enfance dorée.
La corvette garée n’importe où, les agents de la circulation fermaient les yeux. La famille Sealers contribuait. Les politiques se courbaient. Les artistes se produisaient. Ils chantaient, exposaient leur toile, dansaient sur la grande terrasse des Sealers, au-dessus de la Méditerranée.
Si l’on se penchait, on entendait les vagues s’écraser sur les rochers.
Un luxe indécent.
Pourtant, ni morgue ni prétention ne nourrissait Raphaël. Comme l’aimant le métal, les belles choses l’attiraient.
Jamais l’orgueil.
Tout simplement, la beauté.
Sans limite, restriction ou privation.
C’était un bon copain.
Il aimait lire. Danser. S’ennuyer aussi — sur le pont en teck.
Les yeux perdus sur le blanc des falaises de Bonifacio.
Une coupe à la main.
Discuter, boire avec ses amis.
Refaire le monde.
Sans danger. Surtout ne rien changer.
Jouir.
Jouer à l’amour.
Mais là, il n’y avait plus de jeu.
Jade.
Il éprouvait un sentiment d’urgence, d’essentiel.
Son équilibre dépendait d’elle.
Une pièce maîtresse.
Simple, fragile, vitale. Une reine.
Un bouleversement tectonique. Une nouvelle ère.
Une révolution en robe de coton blanche et jambes dorées.
✦ ✦ ✦
Un jour de soleil, il prenait l’ombre.
La veille, il fêtait ses vingt ans.
Et là, un besoin urgent de calme.
Il ôta ses ray-ban.
D’abord, il vit une lumière blanche.
Un reflet de soleil sur sa robe,
un oasis surgissant d’un désert.
Elle marchait, quelques millimètres au-dessus des pavés.
Avec la grâce d’une ballerine, elle soutenait une vieille dame.
Sous cette chaleur de plomb, ses longs cheveux bruns ondulaient dans un petit air frais.
Une pomme roula du panier.
En un instant, Raphaël remit le fruit entre ses doigts longs et fins. Aucun vernis. Des ongles de nacres. Et dans l’ourlet de ses lèvres, un merci.
Déjà, il plongeait dans le vert de ses yeux.
Un vert amazonien.
Une couleur de forêts tropicales.
De vie et de moiteur.
Un vertige.
Il la soulagea du panier pour les accompagner.
✦ ✦ ✦
Le soir, sur la plage, une petite table, une bougie.
La flamme dansait lentement, un serpent lumineux dans le vert.
— Jade, c’est pour tes yeux ?
Ses lèvres dessinaient des sourires légers.
— C’est à cause de mes parents.
Il en perdit le fil.
Un blanc.
Un vide.
Les doigts se frôlèrent. Juste la regarder, sans parler.
Ses fines paupières, lentement se fermèrent.
En suivant le chemin de sa peau douce, chaude.
Il remonta sur son avant bras. Sa bouche s’ouvrit légèrement.
Des pas dans le sable.
Un peu plus loin, près d’une pelote de Posidonie, sa robe — là.
Des traces ondulantes jusqu’aux roulis.
Puis le sel. Leur peau.
Unis, déjà.
Désormais.
Jade, c’était essentiel.
✦ ✦ ✦
Dans les escaliers étroits, à l’abri des regards, il l’embrassait.
Dans la galerie, on se bousculait.
Collés contre le mur en pierres d’un escalier en colimaçon, il saisit sa main.
Il l’entraina devant la fresque.
Le goût de sa langue, presque sucré, à côté des esquisses et des croquis de la Joie de Vivre, sublimait l’œuvre du peintre.
La chaleur d’Antibes, la sueur des corps, l’odeur d’encens et de peinture attisaient son excitation.
Il la serrait contre sa taille devant le tableau immense.
— C’est magnifique, non ?
Elle se recula un peu.
Sur la pointe des pieds, elle s’appuya sur ses épaules.
— On se croirait ici, près de la mer, dans le sud.
— Et cette danseuse nue, regarde-là, c’est le cœur battant du tableau… comme toi, tu es devenu le mouvement de ma vie.
— J’aimerais danser avec elle,
puis elle tournoya devant lui.
Il ferma les yeux dans son sourire,
une odeur de vanille dans le mouvement du corps.
Il glissa sa main sous son tee-shirt blanc, le grain chaud de sa peau.
Il la désirait.
Si intensément.
Jade chuchota :
— J’adore être ici avec toi. Puis j’adore Dalí, je ne connaissais rien de tout ça.
Il la serra contre elle, en murmurant :
— C’est Picasso le peintre.
Il sourit.
La bouche un peu sèche.
Dalí, ça n’a rien à voir du tout.
Je te montrerai.
✦ ✦ ✦
Le voilier fendait l’écume.
Jade était allongée sur le pont avant — lunettes noires, écouteurs, cheveux noués en torsade.
Aucun tissu, juste sa peau dorée, sous le soleil.
Splendide, toujours.
Depuis le gouvernail, Raphaël distinguait la goutte de sueur.
Elle perlait sur son ventre plat.
Un diamant bleu.
Derrière ses verres polarisés, il plissa les yeux.
Comment une si petite goutte pouvait-elle autant irradier ?
Implacablement, après cette question, venait la gifle froide, salée. Sa puissance le déstabilisait.
Le gouvernail s’affolait entre ses mains crispées et blanches.
Raphaël tenait bon le cap.
Pourtant, écroulé sur le pont, sa joue râpait le teck détrempé.
Au-delà de toute logique spatiale, il le vivait ainsi.
Au sol, mais encore debout.
Et quand, dans un effort surhumain,
son visage tournait à tribord,
elle surgissait.
Une montagne écumeuse — une immense vague
plus verte que bleue.
Le cœur figé, lourd et douloureux, il le savait.
À chaque fois, le goût devenait plus âpre.
Encore vivant, il était juste l’instant d’avant.
Celui où tout devait se terminer.
Rien ne pouvait les sauver.
Bien entendu, il le savait.
Alors, plutôt que de crier,
plutôt que de fuir,
de perdre des secondes.
Accroché au gouvernail,
il regardait Jade.
Encore une fois.
Si calme, si lumineuse.
Tout son corps était devenu diamant.
Lorsque la main de la vague se ferma sur le voilier,
une mouette cria.
✦ ✦ ✦
La lumière de la baie vitrée le réveilla.
Il passa une main dans ses cheveux.
Ses doigts glissèrent jusqu’au cuir nu de son crâne.
Il déglutit.
Encore ce goût de sel dans la bouche.
Au bord du lit,
Moustache,
le siamois, frottait ses poils soyeux contre ses mollets.
Ce cauchemar, combien de fois l’avait-il vécu ?
Séquence par séquence, il pouvait le décrire.
Se le remémorer.
Mais en parler, sans être déchiré, c’était impossible.
L’écrire non plus.
La main tremblante, il lâchait le stylo plume.
Il ne pouvait l’oublier, il ne pouvait l’exprimer.
Il devinait une puissance obsessionnelle, névrotique.
Quelque chose de sombre en lui, une faille.
Mais il se consolait comme il le pouvait.
La seule lumière dans tout ça émanait de Jade.
Il secoua la tête, caressa Moustache.
Le siamois s’étira, arqua le dos et partit la queue en l’air.
✦ ✦ ✦
Raphaël s’approcha du miroir.
Sous sa main, une barbe blonde de quelques jours.
Ses cheveux épars coupés courts désormais.
À cinquante ans, son corps conservait une fermeté athlétique.
Au pied du lit, des livres partout.
Baudelaire.
Si beau. Si dense. Tellement parfait.
Il aurait tellement aimé partager L’invitation au voyage ou Moesta et errabunda avec Jade.
Elle l’écoutait, elle souriait un peu.
Puis, elle l’embrassait dans le cou.
Elle chuchotait : « j’adore ta voix… grave ».
Et elle se moquait en prenant une grosse voix.
Puis elle attrapait les fleurs du mal, les envoyait au tapis, et poussait Raphaël sur le lit.
Pour se lover contre lui, et imiter Moustache en ronronnant.
La petite odeur de vanille, toujours,
la peau douce et chaude, encore…
et le désir plus que jamais.
Alors, juste après, il ramassait les livres,
Baudelaire, Lamartine, Barthes
et il s’allongeait sur le transat en teck de la grande terrasse de cap Canaille.
Il lisait, souvent.
Des classiques,
surtout.
Par plaisir,
au début.
Par besoin, de plus en plus.
Depuis quelques années,
il le sentait ce vide.
Il détournait le regard pour ne pas le voir.
Et plongeait dans ses livres,
comme on cherche à étouffer un silence.
Un silence que Jade n’entendait pas.
Chaque page tournée faisait un bruit sourd.
Un écho.
De plus en plus froid.
Quand il sortit sur la terrasse, encore dans la brume de son cauchemar, elle était penchée sur le laurier rose.
L’enceinte jouait I’m your Man de Cohen.
Il se colla contre elle, ses hanches se balancèrent.
Et ils se laissèrent porter, doucement, par le rythme et la voix chaude.
Une odeur de café sur ses lèvres, un goût de vanille dans des cheveux. Il sentit ses ongles descendre le long de son dos nu. Le frémissement de ses doigts l’électrisait encore, toujours.
Il eut envie de pleurer.
Respira très fort.
Et l’embrassa, pour chasser la vague.
Le monstre.
L’image.
Jade lui caressa le contour des yeux :
— Tu as des cernes, tu dors trop…
— Et toi, que tu dormes ou pas, il n’y a que le vert. Il emporte tout.
Elle se posa sur une chaise, lui versa du café.
— Tu entends les vagues, en bas. Le vent a soufflé cette nuit.
Puis, en s’appuyant contre son épaule, en chuchotant :
— Tu as retenu des larmes tout à l’heure. Elle pinça ses lèvres, soupira. Légèrement.
Dis, mon amour, je t’ennuie ?
Raphaël la regarda.
Son corps se ramassa d’un coup.
Comme si une structure intérieure s’effondrait.
Il secoua la tête. — Jamais. Sans toi. C’est impossible. Ne dis jamais ça.
— Je ne sais pas. Sans enfants… Je ne veux pas être ta prison.
Il l’enlaça tout contre lui.
Et en fermant les yeux, murmura dans ses cheveux.
— Ma liberté, c’est toi.
✦ ✦ ✦
Erwan arrivait toujours avec des gâteaux au chocolat noir de chez l’Atelier — une tuerie — et une bouteille d’Amarone de Dal Forno Romano.
« Ce vin, mon pote, il danse parfaitement avec le chocolat noir ».
Et invariablement, il les oubliait dans sa porche Cayenne bleu nuit garée devant l’entrée.
Raphaël avait gardé son allure athlétique.
Erwan, lui, s’était épaissi depuis dix ans.
Comme ses médecins lui avait interdit la cigarette, il se réfugiait dans le chocolat.
— J’ai besoin de ça… le stress, les affaires, ça me tue.
— Travaille moins, bouge un peu plus. Sinon… Raphaël fit une grimace. Allez, viens on va marcher un peu.
Erwan donna un coup de coude.
— Je n’ai pas hérité, moi. Tout ça — en désignant le gras de son ventre — je l’ai gagné à la sueur de mon front.
Erwan était doué pour les affaires. Il avait réussi dans le rachat d’entreprises innovantes.
— Là, je suis sur une bombe, un truc énorme : si tout se passe bien, je finalise le rachat d’une start-up de bio-ingienierie cognitive.
— Ah… Raphaël haussa les épaules. Si tu le dis…
— Ok, tu ne vois pas ce que c’est ? Attends.
Ils sont spécialisés dans la modulation neuro-évolutive via nanotechnologies.
Raphaël s’arrête sur le sentier. Au loin, des voiliers. Une odeur de romarin et d’iode.
— Tu le sais. Je préfère ça, moi…
Il regarda l’horizon.
Parfois on voit des dauphins à cette heure-là.
Les joues d’Erwan virèrent au rouge.
— Ok c’est beau les poissons des Marinelands.
Mais moi, je te parle d’une révolution.
Les chercheurs ont mis au point une technologie capable d’augmenter les facultés du cerveau.
Tu vois ?
Raphaël se tourna vers lui sourcils froncés.
— C’est ça. Toi qui aimes les belles lettres, avec cette technologie, ton Mallarmé il n’a plus rien d’hermétique.
Ça se lit comme le babebibobu du Cp.
Tu piges l’énormité du truc ?
— Je vois oui… sauf que Mallarmé c’est pour l’hermétisme que je l’aime.
— Je sais. Tu as toujours eu ce côté un peu tordu.
— Je déteste tout ça. Il désigne le smartphone d’Erwan.
Les casques, les lunettes connectées.
Ça ne lie rien.
C’est juste de la distance.
— Oui, mais mon Raphi, écoute bien : je te parle d’un cachou effervescent. De la taille d’une aspirine. Tu bois le truc pétillant, on va y mettre un « goût pepsi orange » et vitaminé s’il le faut. Et la micro-nano capsule passe incognito la barrière hémato-encephalique.
Il tapota son crâne, puis ouvrit d’un coup les mains pour simuler une explosion.
— Et tu vis une expérience incroyable, une expansion douce de ton cerveau.
Tu lis plus vite.
Tu comprends mieux.
Tu fais des liens.
C’est pas un trip. C’est un cerveau boosté.
— Je vois. Donc c’est un médicament pour réparer les troubles du cerveau.
— Justement non.
— Comment ça ?
— Ce n’est pas pour guérir, c’est pour optimiser. Je sais que… il racla un peu la gorge. Enfin, tu m’as dit que parfois…
— Tu veux dire quoi ?
— Ça éviterait la distance entre vous… tu vois. Tu te rends compte, Raphi, si Jade prenait ça ?
Raphaël le regarda. Pétrifié.
— Oui excuse-moi, oublie.
Allez, on y retourne, les gâteaux nous attendent,
je crois que je ne les ai pas sortis de la bagnole.
✦ ✦ ✦
Après le départ d’Erwan, Raphaël s’appuya contre le mur du couloir.
Jade débarrassait la table du séjour.
Ses mouvements étaient légers et délicats.
Le moindre geste anodin exécutait une chorégraphie parfaite.
Pour les reproduire sur une scène, il eut fallu des heures de répétitions.
Cette grâce innée.
Cette maîtrise des mouvements et de l’air.
Tout cela le fascinait.
Il s’approcha doucement, l’embrassa dans le cou.
Sous son tee-shirt, contre son sein,
son cœur pulsait au creux de sa paume.
Pendant que ses lèvres effleuraient son cou, juste sous ses cheveux, elle pencha sa tête vers lui, comme un abandon.
Ils s’étendirent sur le tapis du salon.
Ce fut un déchaînement de désirs.
La connaissance de leur corps,
la totale maîtrise des points de tensions,
le lâcher prise de cet instant volé,
les firent avancer par vagues successives vers un délicieux abîme.
Sans violence. Mais avec rage.
Sans un mot. Mais en gémissant.
Sans rien demander. Mais en se livrant.
Elle cria en lui griffant le dos. Il s’étala contre elle.
Erwan se trompait.
Jamais ils n’avaient été aussi unis, leurs corps ne pouvaient mentir.
Cette nuit-là, le sommeil ne vint pas.
Il entendait le souffle léger de Jade. Pendant un long moment, appuyé sur un coude,
il la regarda dormir.
Puis il sortit sur la terrasse. Un ciel percé d’étoiles.
Sur les vagues, la lune dessinait une île de lumière.
La bouche sèche, il se dirigea vers la cuisine pour un verre d’eau.
Il lança un Kubrick — Eyes Wide Shut, sans vraiment le regarder.
Se versa un verre de whisky.
Ajusta le Bose sur les oreilles.
Même en fermant les yeux, Verdi et La force du Destin ne l’apaisèrent pas.
Il retourna près de Jade.
Assis en tailleur, il l’observa.
Après tant d’années, tout était parfait.
La promesse était largement tenue.
Arrêter de penser.
Il attrapa un bouquin.
Ulysse de Joyce.
C’est ce qu’il lui fallait.
Un dédale de mots, une errance littéraire pour s’ancrer ailleurs, loin d’ici et de maintenant.
✦ ✦ ✦
Le lendemain, Laurence, une amie de Jade l’emmena pour une journée sur la presqu’île de Giens.
Son amie s’occupait d’un haras dans le Castellet.
Depuis quelques semaines, le projet de cette échappée avait germé.
Une virée entre filles, à dos de juments camarguaises, blanches comme le sel, entre la mer et les flamands.
Le ciel était lumineux.
L’air d’une pureté cristalline.
Ni chaud ni froid, une température idéale.
Pourtant, quelque chose de gris traînait en lui.
Un peintre devant sa toile pouvait ressentir cela.
Vu à cette distance, par d’autres yeux, tout semblait parfait.
Seul lui ressentait ce léger décalage entre l’attente et le résultat. Une faille à peine perceptible.
Où la joie, les projets, l’avenir s’y infiltraient de manière liquide jusqu’à les laisser sec.
La peau tendue sur les os.
Une momie.
— Leur amour comme la pyramide d’un pharaon,
une tombe.
✦ ✦ ✦
Le téléphone fixe sonna.
Sur l’écran digital : « Erwan » en lettres noires sur fond vert.
Il laissa sonner.
Un repas.
Cuisiner un repas pour ce soir, quand elle rentrerait. Sur la table de la terrasse, une nappe blanche, et le vert de ses yeux.
Il attrapa le manuel de Guy Martin,
sortit de la joue de bœuf,
la coupa en carrés,
les tourna dans la farine,
avant de les saisir à la poêle.
Quelques secondes s’étirèrent, la poêle suspendue au dessus du feu, les yeux dans le vide, la voix grave d’Amstrong devant les cuivres.
Il resta figé.
Il pourrait aussi envoyer la viande par dessus l’îlot de cuisson, contre les zélliges.
Balancer la poêle contre le vase Ming du séjour.
Saisir le saint-émilion par le goulot,
briser la bouteille contre la résine noire du plan de travail,
poser le dos de sa main ouverte contre le froid de l’inox,
et d’un coup de verre brisé se tailler les veines,
et laisser couler,
jusqu’à dissipation de son nuage noir,
et atteindre une altitude où tout devenait limpide et transparent.
Le front moite,
il versa le vin rouge sur les morceaux de bœufs dans la cocotte,
et il suffisait de laisser mijoter et de surveiller de temps en temps.
Jade adorait cette daube de sept heures.
La viande sera fondante — comme elle aimait.
Il imaginait déjà un léger murmure,
un sourire dessiné,
et ses yeux fermés plissés de plaisir.
✦ ✦ ✦
Il attrapa un grand verre à eau.
Il remarqua une petite trace de doigt.
L’effaça avec un chiffon propre.
Inspira profondément, et ouvrit la petite boîte métallique argent. Comme un bijou précieux, posé en son centre,
un cachet.
Entre le pouce et l’index, il l’observa sur toutes les coutures. Parfaitement circulaire, aucune aspérité, plus blanc que blanc.
Il l’approcha de son nez. Rien.
« Tu le poses délicatement au fond du verre. Ne le casse pas, d’accord ? Tu remplis ton verre à moitié. Tu laisses les petites bulles s’agitaient tranquillement… et puis c’est bon, fiat lux » précisa Erwan en bon vendeur de produit miracle.
« Ok, tu allonges l’équivalent de ma porche Cayenne, d’accord, mais aucune révision nécessaire, et les mises à jour sont incluses » avait-il ajouté en embrassant Raphaël sur son crâne.
✦ ✦ ✦
Quelques jours plus tôt, pour le retour de Jade, tout était prêt.
La nappe blanche sur la table du balcon, les deux assiettes en porcelaine de Limoges, les verres en cristal de Baccarat, les couverts en argent, le dressage était parfait, quasi millimétré.
La daube parfumait l’air de vin cuit, de thym et de poivre.
Raphaël s’appuya sur la rambarde face à la mer.
La montée en puissance de Lacrimosa lui déchirait le cœur. Les larmes se mélangeaient au bleu de la Méditerranée.
Puis d’un coup, les enceintes jouèrent INXS, Devil in me.
Il faillit en perdre l’équilibre.
Il ne se retourna pas.
Jade dansait à pas léger en s’approchant de lui.
Il continua de pleurer
en regardant la mer.
✦ ✦ ✦
Il versa délicatement l’eau sur le cachet blanc.
Un petit tourbillon de bulles remonta à la surface.
L’eau devint dorée, puis transparente.
Du cachet hautement technologique, plus aucune trace visible.
S’il ne l’avait pas su, il aurait pu penser disposer simplement un verre d’eau sur le plateau du petit déjeuner de Jade.
Qu’il aurait aimé, à ce moment précis, être frappé d’amnésie.
Après le café, au moment où elle posa ses lèvres sur le verre d’eau, il se détourna, la cage thoracique trop étroite pour de telles secousses.
Le meilleur des mondes d’Huxley tremblants dans ses mains,
il attendit le bruit sec du verre sur le plateau,
pour se retourner lentement.
Il fixa le verre vide en un vertige.
Elle posa Moustache sur le tapis,
s’étira vers Raphaël,
serra son avant-bras,
le lécha en remontant vers son cou.
Elle hurla de plaisir.
Lui se retira en prétextant une légère fatigue.
Même si c’était déjà fait.
Il sentit qu’il pouvait encore le lui dire. Maintenant ou jamais.
La bouche entrouverte, les pupilles dilatées, Jade flottait encore légèrement, faisant fi des lois de la gravité.
Elle se trouvait encore dans cet état unique, transitoire et éphémère émanant du plaisir.
Il s’approcha tout près d’elle.
C’était maintenant ou plus jamais.
Alors il lui murmura de toutes ses forces : plus que tout, je t’aime.
✦ ✦ ✦
Avant d’appuyer sur Start, Raphaël posa les lèvres à la naissance de son cou. La Tesla glissa lentement vers la nationale.
Paranoid Android, version Brad Mehldau, en fond sonore. Des bribes de soirée remontaient avec un léger vertige d’alcool.
Pierre-Alexandre captait toute l’attention. Avec son charisme, il mettait l’auditoire dans sa poche. Ce n’est pas pour rien qu’il était un brillant pénaliste.
— La fin de Blade Runner, ce ne sont pas des images de Scott.
Raphaël plissa les yeux. Il se tourna vers Jade.
— Pardon ? Je pensais à Pierre-Alexandre…
— Je n’ai pas voulu le contredire, mais la fin du film, ce n’est pas Ridley Scott. Ce sont des stock-shots de Shining. De Kubrick.
— On l’a vu ensemble ? murmura Raphaël, les yeux plissés.
Elle tourna la tête vers lui.
— C’est dingue, non, mon amour ? Tu sais pourquoi les producteurs ont fait ça ? Pour rassurer les spectateurs.
Pour nous rassurer. Donner l’impression qu’une issue était possible.
Comme si, dans la vie, il y avait toujours une sortie… mais non.
Raphaël se gara sur le bas-côté. Les yeux dans le vide, il chuchota :
— Ah oui… mais on l’aurait vu quand ?
Les yeux verts brillants, elle détacha sa ceinture.
S’approcha. Se hissa lentement sur les genoux de Raphaël.
— C’est vertigineux, tu ne trouves pas ?
Imaginer que les gens ont besoin de fausses images… pour supporter la vie.
Elle posa ses lèvres sur les siennes.
Jade avait dit vertigineux.
Et elle le pensait.
Les coudes sur le chêne de la table, les joues calées entre ses poings, les yeux fermés,
Raphaël buvait ses paroles.
À peine Les Fleurs du Mal entrouvert, Moesta et errabunda, elle le vivait.
— Agathe… un beau prénom, non ?
Raphaël, dans un sourire :
— Oui. Très beau. Une femme qu’il a aimée, peut-être…
— Non, je ne crois pas.
Jade pinça les lèvres, grimpa sur la table,
coiffa Raphaël de ses cuisses.
Tout près de son oreille, elle chuchota :
— Agathe, c’est la femme idéale. La bonne. La pure. Agathos, en grec. Elle représente le désir d’évasion… et la pureté perdue.
Tu vois ?
Elle n’existe pas.
Un éclair traversa les yeux verts.
Raphaël se recula.
Dans son cou, un battement plus fort.
Jade posa un doigt sur sa carotide.
— Tu l’as fait par amour.
Le souffle coupé, Raphaël détourna à peine le visage.
Jade pencha la tête. Plissa les yeux.
Entre ses lèvres, un souffle chaud.
Juste avant :
— Mais tu l’as fait pour qui ?
✦ ✦ ✦
Les bouteilles, il les vidait.
De jet en vodka, de whisky en rhum —
l’alcool creusait un puits sans fond.
L’absence, il la buvait au goulot.
Les verres, il les avait brisés.
Elle ne l’avait pas quitté.
Mais près de lui, elle n’était déjà plus là.
— M’aimes-tu encore ? avait-il psalmodié.
Pourtant, Ie regard, il savait le détourner. Revivre une scène dans sa tête. Ravaler une pensée. Mais pourquoi avait-il posé
cette question ?
— Plus que jamais, répondit-elle.
Le ton était froid. Presque métallique.
— Je t’ai aimé innocent.
D’un amour d’enfant, comme on aime un géant.
Je voyais en toi des cimes.
J’imaginais, de là-haut, ce que tu voyais.
Et je t’aimais, parce que tu me portais. Tu me hissais.
Mais…
Elle lui passa la main sur la barbe de trois jours.
— Tu m’as rendue différente.
Je pense autrement.
Je vois le monde avec mes yeux.
Du rectangle d’écran au dôme.
Je vois plus grand.
Tu comprends ?
Raphaël déglutit.
Elle traça le contour de ses lèvres avec l’ongle.
— Je ne peux que t’aimer.
Mais j’aime plus grand.
Mon amour pour toi est entier.
Tu m’as donné des ailes.
Et d’un peu plus haut…
Mon cœur grandit.
Sans perdre un morceau de toi.
En s’ouvrant à d’autres bras. Je t’aime plus que jamais.
D’un amour plus fort, sans limites.
Quand elle sortait,
son parfum restait.
Raphaël pleurait.
Dalí ou Picasso.
Est-ce si important ?
C’était de la peinture.
De l’art.
De la vie, en plus grand.
© Erik Alven & Le_K
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