La crique de Julie
Nouvelle
Le_K
Going to California dans les oreilles, je somnolais jusqu’au rebond sur le tarmac. Se réveiller avec Led Zeppelin — même en sursaut, sous le soleil d’Ajaccio, température extérieure : vingt-sept degrés, après des semaines de gris parisien — ça commençait comme une journée qui souriait.
J’avais hâte de ce voyage. Et hâte, surtout, de revoir Julie. Un an qu’on ne s’était pas croisés.
Cheveux de feu remontés négligemment, lunettes rondes polarisées, à ma vue, sa main s’agita dans la Santana rouge décapotable.
Scorpion hurlait qu’il l’aimait encore. Les pneus accrochaient la route étroite — à flanc de falaise, au moins au double de la vitesse autorisée. Tout en bas, le turquoise de l’eau me lançait des clins d’œil.
Via Insta et Snap, avec Julie, le fil ne se coupait jamais. Souvent dans mon lit, je lisais ses journées. Je m’endormais avec ses mondes dans le monde. Son univers n’était pas le nôtre.
Julie, elle aurait pu écrire des livres.
On s’était rencontrés en seconde, au lycée Condorcet, à Nice. Pas tout de suite, pas vraiment. J’étais réservé. Elle, toujours au centre d’une bande de filles. De quoi impressionner un ado comme moi.
En retard pour le cours de Littérature de M. Petit, il ne restait qu’une place libre. Un sourire pour m’y inviter, elle glissa ses longs cheveux derrière l’oreille. Raide sur ma chaise, je déglutis en suivant des yeux le glissement de sa trousse pour m’installer.
Page 312, nous devions relever l’usage du discours indirect libre chez Flaubert.
En jetant un œil à gauche, je vis que Julie — elle — ne lisait pas la page 312.
Ses doigts fins tremblaient à peine.
Ses lèvres, entrouvertes, retenaient un souffle trop court.
Elle était avec Le Horla, chez Maupassant.
À essayer de reprendre pied.
Bien loin des formes du discours de Madame Bovary.
Je partis pour Paris en cours d’année, et notre amitié résista à la distance.
Cheveux dans le vent, dans un hurlement de fer, la Santana nous menait de fissures d’asphalte en nid-de-poule vers une crique introuvable.
Son dernier message, la veille du départ, une série de photos : une bande de sable blanc léchée par une eau bleu lagon.
Accompagnée d’emojis explosifs : avant que tu ne poses tes valises, je vais te faire découvrir le Paradis.
— Ce n’est pas possible ! criai-je, juste assez fort pour couvrir le vent, le moteur, et Scorpion entre deux respirations.
— Bien sûr, il faut marcher un peu, mais c’est un monde perdu, tu vois, à la Jurassic.
— Enfin, son accès ne serait pas googlisé ?
— C’est ça, un vortex quantique détourne les satellites de cet endroit. Ou alors, c’est bien trop joli pour Google, ça ne peut exister.
Après avoir traversé le maquis, comme les conquistadors la jungle, sans la machette, la promesse fut tenue : une plage de carte postale, au pied d’une falaise hérissée d’une flore aussi ancienne qu’inconnue.
— J’avoue que l’endroit est unique. Mais nous ne sommes pas les seuls à venir.
— Personne ne vient ici, crois-moi.
— Et ce ballon rouge, coincé dans la roche ?
— La tempête. Elle les ramène toujours.
De son sac à dos, elle sortit des serviettes de bain, de l’eau et quelques fruits.
J’enfilai un maillot derrière un arbuste occultant, mais particulièrement menaçant, avec des épines acérées et violettes.
Je fis un plat du haut d’un rocher.
Julie tenta de me couler en chevauchant mes épaules.
Sous l’eau, une étoile de mer agitait ses bras.
— Tu as raison, c’est un paradis, avouai-je allongé les yeux fermés sur la serviette.
— ERIK… Dans mon prénom, une frayeur d’outre-tombe.
Je me tournais vers Julie : la chair de poule courait sur ses bras nus.
Elle s’était repliée, les genoux contre elle, les lèvres violettes, le regard fixe.
— Que t’arrive-t-il ?
Un coup de menton vers l’horizon.
Un homme sortait de la mer, quelques algues vertes collées sur ses hanches blanches. Tête baissée, de longues mèches brunes — perlées d’eau — couvraient son visage.
Derrière moi, des mots tremblants :
— Il vient d’où, lui ? Sa peau… comme elle est blanche. La peau diaphane d’un naufragé.
Puis un souffle retenu.
Sa main glacée sur ma clavicule.
L’homme s’arrêta net.
Sous ses cheveux noirs de jais, deux points bleus nous fixèrent.
— Tu vois. Nous ne devions pas être là. Il est le gardien de cet endroit secret. La mer le conduit au rivage.
J’attrapais son avant-bras. Je déglutis.
En une gerbe d’eau, le gardien ramena ses cheveux en arrière et nous adressa un geste de la main.
Des mots portés par le vent vinrent jusqu’à nous.
La voix de Julie, murmurée dans un tremblement :
— C’est guttural, non ? Une langue ancienne…
Mon cœur s’affola.
Je fus soulagé qu’il s’éloigne un peu pour s’allonger à même le sable, au pied des vagues.
Julie tapota mon épaule, prit ma tête entre ses mains, et la tourna vers les rochers.
Un souffle dans mon oreille :
— Elle est là. Pour lui. C’est un rendez-vous.
Juste derrière le rocher, dans l’ombre d’arbres aux larges feuilles, se tenait immobile une femme sous un chapeau.
Le contraste entre sa peau — noire — et ses vêtements — blancs nacrés — sublimait sa beauté irréelle.
Immédiatement, elle nous repéra.
L’homme, assis à présent, la regarda… puis baissa la tête.
Julie s’accrochait à mes épaules.
— Ils ne peuvent approcher. Lui vient de la mer. Elle, c’est son souvenir. Tu la sens, la barrière ? Elle est palpable.
Mon cœur se serra.
Julie me tenait par la main.
J’étais avec elle.
Sur ce chemin impossible : quelques mètres de sable entre un naufragé fantôme et une femme sublime.
L’homme se frotta le visage.
— Il la pleure, sanglota Julie.
On est entre deux mondes, et un amour.
Dans la crique, le silence d’une chapelle.
Seule la respiration de la mer, en échos.
Mes yeux commençaient à brûler — j’étais très sensible — quand l’homme se leva, passa devant la femme d’un pas souple, récupéra un petit sac à dos dans un buisson, et disparut en courant derrière le rocher.
Je me tournai vers Julie. Elle me donna une petite claque, comme pour me réveiller.
— Tu l’as vu comme moi, ce moment ? Il a existé, non ?
Ma tête bascula un peu de côté. Les sourcils relevés, je ne sus quoi répondre.
Je fixais ses yeux gris bleus, en songeant que parfois j’avais le souvenir d’une couleur verte.
Les nuances devaient varier selon la lumière.
Des cris d’enfants nous ramenèrent vers la femme.
Deux petites filles en maillot tiraient sa robe blanche.
Un homme — grand, athlétique — lui posa un baiser dans le cou.
Je pris la main de Julie, la tirai un peu.
Derrière le rocher, j’ouvris de grands yeux :
une large piste de caillasse rejoignait sans aucun doute la route.
Je ne pus m’empêcher d’embrasser Julie sur la joue.
La main posée sur mon torse, elle me repoussa :
— Avant notre arrivée, cette route n’existait pas. C’est évident.
Main dans la main, nous rejoignîmes, en nous tordant un peu les chevilles, la Santana rouge.
Julie, elle aurait pu écrire des livres.
J’espère qu’elle me pardonnera de l’avoir fait à sa place.