DEMAIN SOIR

Une nouvelle de Le_K

***



Parfois je repense à ma vie.

C’est pas mon habitude.

Je préfère regarder l’horizon, 

me coucher dans les virages, et accélérer droit.


Mais sans prendre garde parfois, ça surgit devant moi.


Alors, je me suis assis. 

Les pieds dans le vague. L’écume tout autour.


Les souvenirs, ça part, ça vient.
Mais là, ils s’accrochent — des posidonies.
Ou le soleil.
Oui, le soleil plutôt. Ça imprime la rétine.


Et même yeux fermés, ça reste. Non, TU restes.
Car c’est toujours vers toi que je reviens.


Y’avait bien un obstacle.

Tu étais accompagnée.

C’est sûr, ça se fait pas. Mais j’avais croisé tes yeux.
Le reste, tout le reste ne comptait plus.


Alors tous les jours, sur cette terrasse, j’y suis retourné.
Mine de rien, je changeais de place.
J’attrapais un journal.


Puis le troisième jour, j’avais commandé une Pietra.

Tu as tiré la chaise.

— Tu commandes quoi pour moi ?

J’ai dégluti.
Me suis écroulé tout du dedans.
Et d’un filet de voix je t’ai commandé une Pietra.
En oubliant de te demander si toi t’aimais ça.

Entre deux sourires, on a discuté.
Enfin… toi, t’as parlé.

Moi, je mangeais tes lèvres,
déglutissais tes yeux, sentais le miel de tes cheveux.


— Demain soir. Ici. J’aurai la soirée.
C'est ça que tu m'as dit.
Puis t’es partie.


Sur le chemin du retour, la moto m’a ramené.
Moi, encore sur la terrasse, à me croire contre sa peau bronzée.


Et puis un truc est monté.

Je me suis mis une sacrée torgnolle.

— Eh, Erik, tu vas pas rester bras croisés.

Comme un sentiment d’urgence, tout s’est bousculé.


Du champagne ?

Oui. Il en faudra.

À l’époque, j’en buvais pas.

Après conseil, Pierre-Alexandre m’a fourni.

— Du Cristal, ça ne peut que lui plaire, il m’a dit, sûr de lui.

Mais c’est cher.

J’avais bossé dans les cafés. J’ai sorti la liasse. Y en avait pas assez.

— Allez file, je complèterai.

Je t’embrasse cousin.

Oui, mais avec ça ?


Ma mère — c’est évident — reine de la pissaladière, 

un bisou, un regard perdu, un appel en détresse :

— Maman, je joue ma vie. S’il te plaît.

J’ai ouvert le placard de mes frères :
chemise en lin froissé,
501 délavé,
ceinture de cuir craquelée,
Sebago légèrement serrées.


Putain, j’étais presque beau.


Armée d’un ciseau, Tata a calmé la rébellion capillaire.
Avec Tonton, jardinier de métier, ma barbe, c’était mieux qu’un gazon anglais.


Un bouquet d’immortelles dans du papier journal, tout en haut du sac à dos.

À la nuit tombée, j’ai sauté sur la Yam.


En bord de plage, tout en blanc, elle éclairait. Comme un zombie, j’ai avancé.


Le sac à dos, elle l’a balancé sur le sable.

Mes vêtements aussi.

On a roulé jusqu’aux vagues.


Elle est partie dans un baiser.


J’ai dormi sur la plage.


Vers 4 h du matin, j’ai petit-déjeuné :

Cristal-pissaladière.

Horizon rouge.

Et cœur en feu.



© Erik Alven & Le_K

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