Absence d'étanchéité
Nouvelle
Le_K
1- la station
— « Nous partîmes cinq cents,
mais par un prompt renfort,
nous nous vîmes… »
Euh, DélicIA, combien ils étaient au port ?
— Si tu évoques Le Cid de Pierre CORNEILLE, la suite correcte est : « nous nous vîmes trois mille arrivant au port ».
— Tu entends ça, Layla, trois mille… c’est pas nous, hein ?
— Toutes les 24 heures. Tu me le dis. Tu confirmes, DélicIA ?
— Je confirme Layla. Majnum a une horloge biologique calée sur la Terre. Le phénomène est notable. Dois-je l’enregistrer dans le journal de bord ?
— C’est pas tant mon horloge que ma colère. Les 300 gus réexpédiés fissa pour cause de restriction budgétaire, ce n’était pas le deal.
Se retrouver à deux, Layla… c’est terrible.
— Le fonctionnement de la station est optimal. L’activité de terraformation a pris de l’avance. Les agents IA que je pilote sont—
— DélicIA, stop. Le discours, tu l’as servi mille fois. Basta. Je m’adressais à ma coéquipière de chair et d’os.
— Majnun, calme-toi.
DelicIA nous assiste de son mieux. Trois années. Puis nous serons relayés.
Une grande inspiration.
Encore une fois.
Cheveux relevés, Leyla a un petit grain de beauté. Jamais remarqué. Juste sous le lobe gauche.
135 jours « terrestres » pour une journée, le rubik’s cube avec les pieds, je peux le déjouer : l’alternance jour nuit se fait désirer.
Allongé dans la cabine texturée, blanc de blanc, l’immaculé : ça crée du vide.
Je sombre.
— DélicIA, t’as un vieux film ? Un truc tourné à la pellicule.
Tiens remets 37,2 le matin.
— 56e projection. Je te suggère une musique de méditation.
— Balance le Beneix. Et va rejoindre tes amis.
Betty repeint — y avait du beau sur Terre. Avant. Même le bricolage, sans agent IA, ça avait du charme. Je mate les seins de Béatrice Dalle — elles avaient du chien les actrices, deux siècles après, toujours fermes.
Layla, juste à côté, allongée sur le matelas. Petit tee-shirt blanc.
La salopette de Betty. Ça lui irait bien.
Le tee-shirt blanc, ArtémIA l’a quand même bien ajusté.
Ils savent tailler. Ajuster.
Nous retrouver à deux.
Trois années comme ça.
DélicIA me privera de Beneix. Sûr et certain. Je le vois venir. Sans la mèche rebelle de Betty, ça va être long. Je vais en bouffer de la méditation.
Mes ardeurs, DelicIA les éteindra en douceur. Mieux qu’un cachou. Contrat, Chapitre 4, article 2 : pas de cœur mou et de reste dur, en gros.
Layla ne prend rien, elle.
Si distante. Si patiente.
Compétente, sérieuse, fiable.
— Dis, Layla… si jamais… imaginons que — DélicIA, comment on disait avant quand le travail grille l’esprit ?
— Tu évoques un burn-out.
— Ne t’inquiète pas, MAJNUM, me répond Layla. Ça ne t’arrivera pas. Et, … tu devrais oublier Betty, parfois.
— Pourquoi donc ? Tu l’as déjà vu, le film, toi ?
— Oui. Trois fois. En synchronisation avec toi. Puis, cette fille est vulgaire.
— Quoi ?
Non. Je ne vais pas répondre. Layla ne comprend pas.
J’ai fait pause — en pinçant des doigts.
Layla a les yeux fermés. Elle médite,
respire doucement.
Son ventre musclé soulève doucement ses petits seins, régulièrement.
Quand même, ils sont bien dessinés.
Je respire.
DélicIA, envoie le psychotrope. Maintenant. Et joue-moi un rêve, avec du grain, de la tessiture.
Demain, je veux que ce soit moins dur.
2- une bonne équipe
Le café, ArtémIA nous l’a laissé mais j’ai dû insister.
Leyla prend ses repas effervescents protéinés sans rechigner.
Pourquoi ils m’ont gardé, moi ? Ne surtout pas demander à DélicIA.
— Leyla, t’as une idée, pourquoi toi et moi, ici ?
— C’est évident.
— Dis-moi. J’étais le meilleur de l’équipe. C’est ça ?
— Pas du tout. Entre toi et moi, dans les probabilités,… ça ne matche pas. Tout nous oppose. Du coup, on forme « une bonne équipe », avec les doigts pour les guillemets.
Ça m’a tué.
Puis, elle a ajouté :
— Tu comprends ?
Les huit heures suivantes, on check. Tout.
Manière de nous occuper. Car DélicIA, en trois tours, le moindre rouage de la station, elle le vise, dévisse et remonte. Voire remplace — le cas échéant.
Et pourtant, des pages et des pages de listing, de cases à cocher.
Comme quand les hommes écrivaient. Peut-être pour nous occuper, c’est ce que je me dis.
En tournant une page, j’ai frôlé la peau de Layla.
Ça m’a électrisé.
Un léger recul.
En pinçant sa lèvre inférieure, ses yeux ont cligné.
Elle s’est détourné, a ramené ses cheveux en chignon, et d’un ton sec :
— Tu as vérifié l’étanchéité B13 ?
— Je l’ai cochée, non ?
Layla se racle la gorge :
— Je ne t’ai pas vu y aller.
Ses yeux verts en plein dans les miens. J’ai pas soutenu. Tournés vers le hublot, les yeux plein du désert froid, j’ai réitéré :
« si c’est coché, j’ai vérifié. »
Layla, main derrière la nuque, voix ferme :
— DélicIA envoie la visio secteur B13, en accéléré, 15 minutes reward — pour vérification.
— Mais tu fais quoi là ? Ma main sur son avant-bras.
Layla se retire brusquement et murmure, yeux fermés : — DélicIA annule l’envoi.
Cela me revient, j’ai oublié.
C’était ma ligne.
J’y vais.
3- Absence d'étanchéité
240 heures sans ses yeux dans les miens. Elle m’évite.
Toujours une bonne raison pour regarder ailleurs, comme si je n’étais qu’une histoire de probabilités.
Pourtant, dos tourné, son regard de forêt m’attrape.
J’en suis certain.
Rien pour le confirmer, mais c’est comme si ses iris me brûlaient, comme si ses cils me caressaient.
Oui. Quand mon dos est tourné.
Et que ça ne lui coûte rien.
Layla m’a couvert. Sauvé.
Je suis passé à ça de la neutralisation psychique — la punition des renégats de DélicIA.
Depuis, Betty, je ne la regarde même plus.
Hey Layla, moi aussi je la trouve vulgaire.
Jamais je ne pourrai le lui dire. J’ai peur de me briser contre son demi-sourire.
— Layla, tu veux un café ?
Les yeux baissés, elle inspire légèrement. Je me mords la lèvre. Je ne veux pas la crisper.
— Ça fait longtemps… Je ne sais même plus ce que ça fait.
Quelque chose me traverse la poitrine. Un pieu. Une contraction sourde.
Mais elle n’a pas refusé. Enfin… je crois. Eh Layla, tu me vois. Alors pourquoi tu ne me regardes jamais ?
Je lui tends le café. Un vrai. Noir, liquide, fumant. Comme dans les films d’avant. Ses lèvres sont douces, un peu roses. Ses yeux verts à demi clos. La lumière rouge de la cabine glisse sur sa peau.
Je la désire. Voilà. Intensément.
— Layla, je détecte une fuite secteur B13.
Les gyrophares projettent des flashs écarlates dans toute la station. Layla agrippe immédiatement la poignée de la cabine.
— DélicIA, ouvre la porte.
— J’ai dû verrouiller le secteur. Je ne peux remplacer le système d’aération. État : compromis. Une commande expresse a été validée. L’équipe de relais remplacera le système défectueux. Production déjà engagée.
Je déglutis. Putain… On va sortir de là.
— Ils arrivent quand ?
— 362 jours terrestres.
— Quoi ? Tu te fiches de nous. On ne va jamais tenir comme ça. C’est quoi cette folie ?
— MAJNUM, vous pourrez tenir. Aucun problème.
À compter de cet instant, vous devez porter vos combinaisons d’exploration. En coupant l’aération générale de la cabine, l’oxygénation individuelle permet une autonomie estimée à 365 jours terrestres.
Une pause.
— Tout est sous contrôle.
Les lumières rouges continuent de tourner.
— Arrêt du système atmosphérique dans dix minutes.
4- Dans nos coquilles
C’était terrible avant, je le disais, je m’en plaignais. L’enfer, c’est maintenant. En vrai.
Dans nos coquilles, là.
Dix jours déjà. Ma peau enflammée, ça me rend dingue. Le frottement de la combi, je dois être cramoisi. Et puis cette odeur de pisse. J’ose même plus t’approcher, Layla. Ta pisse, c’est sûrement plus doux que moi.
J’ai honte de ça.
Sans parler de ton regard. Dans l’aquarium. Ton vert reflète parfois.
Combien de temps pour que mon odeur immonde efface la vanille de tes cheveux.
Face à face, les yeux plein de larmes, on a branché nos poches alimentaires.
Ma main — dans sa membrane thermorégulée — posée là. Sans rien pouvoir se dire, ta membrane bleue s’est posée sur la mienne. Je m’en souviens. Tes longs doigts sur l’écran. Tu checkais encore. C’était inutile, c’est vrai.
Ta peau à deux doigts de moi. Je ne la voyais pas. J’ai raté tes frissons.
Une chair irritée plus tard, j’ai envie de toi.
Tes larmes font de la buée.
Pendant deux plombes, on est restés figés.
Alors, même si DélicIA s’est mise à hurler, tu as retiré ton casque. Mes cathéters externes, je les ai arrachés.
Quand tu m’as inspiré, tout contre toi, ma puanteur s’est effacée.
Tu as descendu ta combi — tu l’as fait lentement.
Dans des halos rouge sang, les bruits de sirène stridents, j’ai déchiré ma peau thermorégulée. Sentir vraiment.
Même si tes doigts glissaient sur ma peau desquamée, même si ça brûlait, c’était délicieux.
— T’avais raison, Layla… Betty était vulgaire.
Elle a juste dit :
— DélicIA coupe le son. Eteins la station.
Puis on s’est allongés.
D’abord à côté. L’un contre l’autre.
5 - Message équipe de relais : priorité non urgente.
Équipe humaine défaillante.
Erreur de probabilité.
Aucun survivant.
Agent IA opérationnel.
Terraformation avancée.