Après avoir traversé le maquis, comme les conquistadors la jungle, sans la machette, la promesse fut tenue : une plage de carte postale, au pied d’une falaise hérissée d’une flore aussi ancienne qu’inconnue.
— J’avoue que l’endroit est unique. Mais nous ne sommes pas les seuls à venir.
— Personne ne vient ici, crois-moi.
— Et ce ballon rouge, coincé dans la roche ?
— La tempête. Elle les ramène toujours.
De son sac à dos, elle sortit des serviettes de bain, de l’eau et quelques fruits.
J’enfilai un maillot derrière un arbuste occultant, mais particulièrement menaçant, avec des épines acérées et violettes.
Je fis un plat du haut d’un rocher.
Julie tenta de me couler en chevauchant mes épaules.
Sous l’eau, une étoile de mer agitait ses bras.
— Tu as raison, c’est un paradis, avouai-je allongé les yeux fermés sur la serviette.
— ERIK… Dans mon prénom, une frayeur d’outre-tombe.
Je me tournais vers Julie : la chair de poule courait sur ses bras nus.
Elle s’était repliée, les genoux contre elle, les lèvres violettes, le regard fixe.
— Que t’arrive-t-il ?
Un coup de menton vers l’horizon.
Un homme sortait de la mer, quelques algues vertes collées sur ses hanches blanches. Tête baissée, de longues mèches brunes — perlées d’eau — couvraient son visage.
Derrière moi, des mots tremblants :
— Il vient d’où, lui ? Sa peau… comme elle est blanche. La peau diaphane d’un naufragé.
Puis un souffle retenu.
Sa main glacée sur ma clavicule.
L’homme s’arrêta net.
Sous ses cheveux noirs de jais, deux points bleus nous fixèrent.
— Tu vois. Nous ne devions pas être là. Il est le gardien de cet endroit secret. La mer le conduit au rivage.
J’attrapais son avant-bras. Je déglutis.
En une gerbe d’eau, le gardien ramena ses cheveux en arrière et nous adressa un geste de la main.
Des mots portés par le vent vinrent jusqu’à nous.
La voix de Julie, murmurée dans un tremblement :
— C’est guttural, non ? Une langue ancienne…
Mon cœur s’affola.
Je fus soulagé qu’il s’éloigne un peu pour s’allonger à même le sable, au pied des vagues.
Julie tapota mon épaule, prit ma tête entre ses mains, et la tourna vers les rochers.
Un souffle dans mon oreille :
— Elle est là. Pour lui. C’est un rendez-vous.
Juste derrière le rocher, dans l’ombre d’arbres aux larges feuilles, se tenait immobile une femme sous un chapeau.
Le contraste entre sa peau — noire — et ses vêtements — blancs nacrés — sublimait sa beauté irréelle.
Immédiatement, elle nous repéra.
L’homme, assis à présent, la regarda… puis baissa la tête.
Julie s’accrochait à mes épaules.
— Ils ne peuvent approcher. Lui vient de la mer. Elle, c’est son souvenir. Tu la sens, la barrière ? Elle est palpable.
Mon cœur se serra.
Julie me tenait par la main.
J’étais avec elle.
Sur ce chemin impossible : quelques mètres de sable entre un naufragé fantôme et une femme sublime.
L’homme se frotta le visage.
— Il la pleure, sanglota Julie.
On est entre deux mondes, et un amour.
Dans la crique, le silence d’une chapelle.
Seule la respiration de la mer, en échos.
Mes yeux commençaient à brûler — j’étais très sensible — quand l’homme se leva, passa devant la femme d’un pas souple, récupéra un petit sac à dos dans un buisson, et disparut en courant derrière le rocher.
Je me tournai vers Julie. Elle me donna une petite claque, comme pour me réveiller.
— Tu l’as vu comme moi, ce moment ? Il a existé, non ?
Ma tête bascula un peu de côté. Les sourcils relevés, je ne sus quoi répondre.
Je fixais ses yeux gris bleus, en songeant que parfois j’avais le souvenir d’une couleur verte.
Les nuances devaient varier selon la lumière.
Des cris d’enfants nous ramenèrent vers la femme.
Deux petites filles en maillot tiraient sa robe blanche.
Un homme — grand, athlétique — lui posa un baiser dans le cou.
Je pris la main de Julie, la tirai un peu.
Derrière le rocher, j’ouvris de grands yeux :
une large piste de caillasse rejoignait sans aucun doute la route.
Je ne pus m’empêcher d’embrasser Julie sur la joue.
La main posée sur mon torse, elle me repoussa :
— Avant notre arrivée, cette route n’existait pas. C’est évident.
Main dans la main, nous rejoignîmes, en nous tordant un peu les chevilles, la Santana rouge.
Julie, elle aurait pu écrire des livres.
J’espère qu’elle me pardonnera de l’avoir fait à sa place.